Le Castor et la Loutre


Le Castor, qui vivait dans une contrée reculée, suffisamment reculée pour que nul ne vienne bouleverser ses constructions, s'employait avec une discipline de soldat, au bord de la Rivière.

Son objectif était de réaliser le plus somptueux barrage de la région, et même du pays tout entier ! Un barrage si grand et si résistant qu'on le verrait depuis la Vallée.

Chaque jour, notre Castor s'attelait avec acharnement et régularité. Il grognait après les truites et les loutres qui lui paraissaient bien stupides et naïves dans leurs jeux d'eau. Elles adoraient la Rivière et connaissaient bien ses règles. Elles allaient et venaient donc gaiement, insouciantes et agiles. "Vous me fatiguez, avec vos rires et vos éclaboussures ! Je n'avancerai jamais !" Il lui arrivait même régulièrement de les maudire en leur absence.

Le Castor avait pour habitude de toujours regarder bien droit devant lui, si bien qu'il s'endormait la queue en travers de son barrage pour s'assurer de n'être point retardé, au réveil, et poursuivre son oeuvre.

Ce matin-là, voyant nager la Loutre non loin de lui, le voilà perturbé par l'oeil vif et rieur qu'elle lui lance et - comme assommé par une évidence - il trébuche et se retrouve le train dans l'eau !

La Rivière est calme, ce jour-ci, elle est fraîche et scintille. Elle pénètre la fourrure épaisse et brûlante du Castor, et désaltère sa peau meurtrie par la chaleur. Le Castor prend d'abord peur, et voilà qu'il s'agite en maugréant après la Loutre. Elle le mène jusqu'au rocher le plus proche et l'observe s'ébrouer :

" - Que tu es drôle, Castor !

- Vous vous fichez de moi ?!

- Mon rire est sincère ! Cela participe à ma joie, encore et encore ! La Rivière est si joueuse,

parfois !

Et que vous êtes beau !

- Vous vous fichez de moi ?!

- Quelle drôle d'idée ! Prenez donc le temps de le noter vous-même."

Pour la première fois, le Castor se penche au-dessus de la Rivière et voit son reflet dans les remous. Il se surprend lui-même de se trouver fort beau.

" - Et que vous êtes fort !

- Vous... vous... fichez de moi ?

- Regardez-donc votre oeuvre ! Quel beau parc d'attraction ! Ne voyez-vous donc rien ?

Pointant les p