Malheur Acquis


« Perdant-né, né pour perdre, né pour être un raté » Tels sont les mots du grand maître en hypnose, Milton Erickson, pour décrire l’état d’une certaine catégorie d’individus.

Je précise « état » car une lecture rapide de ce passage du séminaire de l’été 1979, donné à Phoenix au domicile même de notre précieux père tranquille de la thérapie brève, pourrait donner à penser que Erickson se faisait juge condamnateur sans merci de rebus de la société déguisés en tout-venant.

Bien que Milton lui-même insista dans ce passage sur la nécessité de reconnaitre ce genre de caractère, afin d’éviter soigneusement le piège qu’ils ont la fâcheuse tendance à ouvrir à leur propre insu, il est important de signaler qu’agir en perdant, sa vie durant ou temporairement, est un acquis et un état.

Je peux me demander dans quel état j’aime me trouver, si c’est dans la joie et l’abondance de chance ou si c’est dans la dépression et la décrépitude.

Il y a au départ de toute vie, un premier carrefour. Un chemin s’ouvre sur un labyrinthe maudit, l’autre sur un joli village. Tout enfant qui vient au monde est doté à la fois d’un puissant instinct de sauvegarde et d’un terrible manque d’intuition. L’instinct, c’est la somme de nos perceptions brutes. L’intuition est ce résultat agrémenté de nos souvenirs sécurisants et inquiétants.

Ainsi, en venant au monde, tout bébé a déjà l’instinct de se rendre au joli village. En grandissant, il apprend à une allure folle les rudiments de la vie ex-utero : il y a de bonnes et de mauvaises actions. Tout bébé est donc déjà sur le chemin menant au village. Au cours de sa jeune vie, il y sera tantôt poussé par ses référents, tantôt empêché et contraint à tourner les talons vers le labyrinthe maudit. La porte d’entrée du village et celle du labyrinthe ne sont autres que le seuil de l’âge adulte. Lorsque l’individu capte qu’il acquiert la force utile à braver l’autorité qui se dresse devant lui et qui lui intime l’ordre d’affronter le labyrinthe. « La vie n’est pas un conte de fée ! » « Tu vas déchanter face à la réalité, tu verras ! », « Pour qui tu te prends ?! » etc. c'est qu'il approche du seuil sécurisant.

Pour le petit morceau d’humain qui avance depuis l’aube sur le chemin du labyrinthe, chaque jour est un gage de honte, d’injustice, de rejet, d’abandon, de trahison, de sabotage complet. Sa croissance est lente car son énergie est centrée sur les risques qu’il rencontre à chaque pas. Le labyrinthe, c’est la réalité inversée du bonheur. Longtemps, cette âme-ci se croira vouée à l’égarement et à l’échec cuisant. L’échec qui, là-bas, ne symbolise pas la douce idée d’une étape d’apprentissage, ni l’excitation de retrouver son challenge le lendemain avec la même pêche. On dit au contraire de l’échec qu’il produira pire le jour suivant. Ce chemin maudit est si tortueux que c’est le quotidien de ces malheureux d’avancer d’un pas et de reculer de deux. De vivre de petites gloires essuyées par la désillusion du blocage à venir. Ce n’est pas un labyrinthe dont on a le sentiment de pouvoir sortir un jour. C’est parce qu’il n’a aucune sortie perceptible que le bébé venu au monde avait l’instinct de marcher vers le joli village des joies et des chances faciles.

Pourtant. Un jour que je m’aventurais dans le désert argentin, j’ai vécu un épisode qui illustre parfaitement l’existence d’un autre mouvement génial de l’instinct de sauvegarde et d’amour-propre que nous possédons tous ad vitam eternam, quand bien même il se trouverait enfoui au lointain.

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